Centre d'analyse MCD
Chaire MCD

Volume 3, numéro 1, janvier 2014

POLITIQUE ET DÉMOCRATIE

Participation citoyenne

«Le militant à l’écoute du travailleur»

Jean-Marc Piotte, professeur à l‘UQÀM, nous livre un article des plus pertinents sur le militantisme et la participation des militants dans la sphère sociale et politique. Inspiré par les écrits d’Antonio Gramsci à qu’il a consacré une bonne partie de son œuvre, Piotte distingue le travailleur manuel du travailleur intellectuel. De cette division du travail, il s’appuie sur les parcours militants de Pierre Bourgault et Robert Linhart pour donner plusieurs recommandations. Aussi, Jean-Marc Piotte préconise que le militant doit habiter un rôle supplémentaire que le simple travail intellectuel et sa participation au débat d’idées. En effet, et afin que les travailleurs manuels puissent participer aux décisions, le militant doit avant tout d’être compris par ces premiers et, surtout, les écouter. Ceci permettrait d’éviter, selon l’auteur, que des conseils centraux (CSN) et des conseils régionaux (FTQ) soient désertés par les premiers intéressés par la mainmise de la classe intellectuelle. De plus, il recommande que les militants se lient davantage aux mouvements «spontanés», et ce afin d’en définir le sens. Autrement dit, il appelle les militants qui, souvent, se sont auto-éduqués dans des cercles restreints, à s’ouvrir davantage aux autres secteurs de la société.

Piotte Jean-Marc, 2014, «Militer : l’enseignement de Gramsci», L’Aut’Journal : http://lautjournal.info/default.aspx?page=3&NewsId=5071

Action politique, partis, idées novatrices

«La social-démocratie doit se détacher du managérialisme»

Patrick Diamond et Michael Kenny publient pour le laboratoire d’idées britannique Policy network une analyse de l’état de la social-démocratie en Grande-Bretagne. Dans celle-ci, ils estiment que le New Labour doit se départir du «populisme managérialiste» qui caractérise la fin du mandat de Gordon Brown pour faire face aux défis futurs. D’une part, la crise pousse nécessairement les dirigeants politiques à opter pour l’austérité, lorsqu’une politique social-démocrate est allocative, notamment en faisant des investissements publics pour empêcher toutes récessions futures. D’autre part, le nombre croissant de travailleurs pauvres et la nécessité de mobilité sociale obligent le New Labour à penser davantage la justice sociale. Enfin, le Royaume-Uni vit un moment crucial de son existence, avec la probable sécession de l’Écosse en 2014 et un référendum inquiétant sur la sortie de l’Union européenne en 2017. Sur ces points, les auteurs reprochent à la formation politique un étatisme certain. Ils l’encouragent à accepter la décentralisation institutionnelle et les idées pluralistes en son sein, tout en apportant une réponse claire à ces situations. Selon Diamond et Kenny, ce n’est qu’avec un nouveau partenariat avec la société civile que le New Labour s’émancipera de ce managérialisme. Autrement dit, Ed Miliband, lequel a décidé de tourner la page du néo-libéralisme, doit encore faire un effort.

Diamond Patrick, Kenny Michael, 2014, «Labour must end its addiction to the central state», Policy Network : http://www.policy-network.net/pno_detail.aspx?ID=4546

DROITS ET JUSTICE SOCIALE

Redistribution et protection sociale

«L’impôt, pas pour les compagnies pétrolières»

Lorsque l’on évoque la question de la redistribution, on songe généralement à l’impôt. Daniel J. Weiss et Miranda Peterson, pour le Center for American Progress, nous révèlent que les cinq compagnies majeures dans le secteur pétrolier (BP, Chevron, ConocoPhilips, Exxon Mobil et Shell) cherchent à conserver leurs avantages fiscaux et, si possible, les étendre davantage. Avec des bénéfices combinés qui s’élèvent à quelques 93 milliards de dollars pour 2013, leurs avantages atteignent 2.4 milliards de dollars pour l’année fiscale en cours. Ceux-ci sont de deux natures. Premièrement, un des avantages fiscaux encourage les compagnies pétrolières à maintenir une activité industrielle sur territoire étatsunien. Pour ce faire, l’État fédéral a concédé des allègements de 14,4 milliards sur ces dix dernières années. Secondement, une ristourne de 7,5 milliards sur la même période s’applique sur les taxes d’exploitation que les compagnies pétrolières versent à l’étranger. Sur ce point, Seth Hanlon souligne une certaine complaisance du gouvernement car ce ne sont pas des impôts que les compagnies pétrolières versent à l’étranger, mais des royalties qui leur donnent le droit d’exploiter les ressources naturelles. Autrement dit, il s’agit ni plus ni moins d’un cadeau fiscal. Les auteurs de l’article notent justement que les compagnies pétrolières réalisent de moins en moins de bénéfices sur l’exploitation, lesquels sont toutefois jugulés par l’augmentation des prix à la pompe.

Weiss Daniel J., Peterson Miranda, 2014, «With Only $93 Billion in Profits, the Big Five Oil Compagnies Demand to Keep Tax Breaks». Center for American Progress : http://www.americanprogress.org/issues/green/news/2014/02/10/83879/with-only-93-billion-in-profits-the-big-five-oil-companies-demand-to-keep-tax-breaks/

Reconnaissance et affirmation des droits

«Le droit à l’avortement en péril»

Cette tribune, écrite par Hélène Demilly et Anne-Cécile Mailfert de l’association française Osez Le Féminisme !, nous rappelle combien le droit à l’irruption volontaire de grossesse (IVG) demeure un combat, même dans les sociétés où il semblait être acquis. Les auteures donnent ainsi les cas de la Tunisie dont la récente constitution proclame le «droit à la vie est sacré», la Suisse où un référendum vise à supprimer le remboursement de l’IVG et l’Espagne dont un projet de loi pour rendre illégal l’avortement. Pour les auteures, cette régression spectaculaire est symptomatique d’une société patriarcale qui vise à réduire la femme à son corps. Elle génère une véritable économie de la mort, sachant que dans le monde près de 5 millions de femmes sont hospitalisées suite à un avortement sauvage. 47 000 d’entre elles en meurent chaque année. Et à la discrimination sexuelle, s’ajoute une discrimination économique : les femmes riches pourront aller se faire avorter en toute sécurité dans les pays voisins, quand les femmes pauvres n’auront guère le choix entre assumer une maternité non-désirée ou recourir à ces «faiseuses d’anges» pour accroître les chiffres précédemment mentionnés. Les militantes d’Osez Le Féminisme ! le répètent : l’avortement doit être un droit, libre, gratuit et accessible à toutes.

Demilly Hélène, Mailfert Anne-Cécile, 2014, «Avortement : No pasaran !», L’Humanité : http://www.humanite.fr/societe/tribune-avortement-no-pasaran-558214

ÉCONOMIE ET TRAVAIL

Politiques économiques

«Augmenter les salaires pour créer de la croissance»

Publié le mois dernier aux éditions Palgrave Macmillan, Wage-led Growth. An equitable strategy for economic recovery est un ouvrage dirigé par Marc Lavoie et Engelbert Stockhammer. L’Organisation international du travail (OIT) nous en fournit un résumé analytique des plus intéressants. Dans cet ouvrage, ses auteurs prêchent pour un «New Deal keynésien mondial», dont une hausse généralisée des salaires. En porte-à-faux avec l’orthodoxie néolibérale et les institutions internationales (dont la Commission européenne),  ils assurent – chiffres à l’appui – qu’une augmentation conjointe dans les pays du G-20 aurait pour vertu de rationnaliser la production et d’augmenter les marchés intérieurs. Pour un 1% de plus dans la zone euro, cette même demande intérieure augmenterait de 0,14%. Dans l’ensemble du G-20, assurent les auteurs, ce serait 0,36% du PIB global qui en serait bonifié. D’autant plus qu’il existe une urgence sociale. En Allemagne, en Chine et aux États-Unis, soit 40% du PIB mondial, l’inégalité croissante entre les salaires implique des déséquilibres macroéconomiques, la dette des ménages américains augmentant et le taux d’épargne allemand et chinois suivant cette tendance. Pour les auteurs de ce livre, il est urgent d’agir.

Organisation internationale du travail, 2014, « Résumé Analytique : Une croissance tirée par les salaires. Une stratégie équitable pour le redressement économique», OIT : http://www.ilo.org/global/publications/ilo-bookstore/order-online/books/WCMS_218886/lang--fr/index.htm

Organisation du travail

«La mondialisation : pas si bénéfique que ça pour le travail des femmes»

Dirigée par Shahrah Razavi pour le compte de l’UNRISD (United nations research Institute for social development), cette enquête sur les années 2012-2013 traite de la problématique du travail et de la protection sociale des femmes face à la mondialisation. L’enquête étant minutieuse et détaillée, nous nous efforcerons de mettre en perspective quelques points saillants. Aussi, les auteures partent du constat que la mondialisation accroît le travail féminin. Or, précisent-elles, cet accroissement doit être relativisé. Premièrement, il correspond à une augmentation du travail informel et non-protégé. Deuxièmement, la ségrégation se poursuit : les emplois permanents créés par les effets de la mondialisation sont essentiellement masculins, lorsque les femmes continuent à exercer des métiers précaires ou saisonniers. Troisièmement, les périodes de crises et de variations économiques ont d’autant plus d’impacts sur le travail des femmes dans la mesure où ces dernières perdent plus facilement leur place car elles exercent dans des secteurs qui, généralement, sont fortement concurrentiels. Quatrièmement, les femmes demeurent moins bien payées que les hommes. À ces considérations structurelles, les auteures notent toutefois des avancées que l’on peut mettre à profit de la mondialisation. Par exemple, le travail féminin a considérablement augmenté en Amérique Latine, dans le Moyen-Orient, en Afrique du Nord et sub-saharienne.   

Razavi Shahrah et al., 2014, « Gendered Impacts of Globalization. Employement and Social Protect», UNRISD : http://www.unrisd.org/80256B3C005BCCF9/search/C3EAFBF1462330ECC1257A7E0044D78E?OpenDocument&cntxt=8DB15&cookielang=fr#top

Développement durable

«L’enjeu de la biodiversité en Arctique»

Jean-François Bouchard, pour l’Université du Québec à Rimouski, nous fait état de l’avancée des travaux du professeur Archambault, spécialiste de l’écologie benthique (l’écologie des fonds marins). Le professeur en profite pour rappeler à la communauté scientifique et écologique que les vertébrés représentent moins d’un 1% de toutes les espèces confondues sur la surface du globe. Pourtant, lorsqu’on traite la biodiversité en Arctique, c’est davantage l’ours polaire que le public considère – et à raison – en danger. Toutefois, il y a plus de 220 000 espèces qui font l’objet d’une attention particulière de la communauté scientifique, dont les quelques 1 000 espèces de phytoplanctons dans l’Arctique. Les travaux du professeur Archambault sont donc importants et c’est pourquoi ils s’inscrivent dans le programme international Census of Marine Life, qui aura réuni 3000 chercheurs par-delà le monde, provenant de 80 pays et dont le financement eût été de 650 millions de dollars. Si ces chiffres peuvent sembler démesurés à première vue, à considérer la disparition d’espèces maritimes qui pourrait avoir des incidences dramatiques sur l’homme, ceci reste modeste. Comme le rappelle le professeur Archambault : «Pour bien comprendre la biodiversité, il faut en connaître toutes les sphères. Il y a peut-être des espèces que l’on ne connaît pas et qui ont des rôles beaucoup plus importants qu’on le pense».

Bouchard Jean-François, 2014, «La préservation de la biodiversité, un enjeu mondial préoccupant», UQAR : http://www.uqar.ca/uqar-info/la-preservation-de-la-biodiversite-un-enjeu-mondial-preoccupant/

SERVICES PUBLICS : ORGANISATION ET PRESTATION

Périmètre des services publics (public/privé)

«Les partenariats inefficaces dans la distribution de l’eau»

L’association BSI Economics signe dans le Cercle Les Échos, tribune d’opinions du journal économique français, un article fort intéressant sur les partenariats public-privés (PPP) dans le secteur de la distribution de l’eau. L’association part du constat que les PPP sont  souvent les modes d’organisations prônés par les organisations internationales afin de limiter le poids du secteur public. En effet, un PPP consiste à une délégation de service public vers une entreprise privée qui en assure une part plus ou moins importante. La délégation de service public n’est pas sans poser des problèmes éthiques, comme le souligne l’association, tout en concédant qu’elle génère des économies notables pour le contribuable. Mais les PPP en matière de distribution de l’eau – s’interroge l’association – sont-ils efficaces ? S’appuyant sur l’exemple de la France, le constat que dresse BSI Economics est inquiétant. Grâce à deux articles publiés en 2006, l’association met en relief la conclusion suivante : les villes faisant face à des difficultés techniques ont tendance à recourir à des PPP, mais, une fois les corrections apportées, l’eau coûte plus chère que si elle était distribuée par la ville. Le PPP serait donc inefficace du point de vue du bien-commun et du contribuable.

BSI Economics, 2014, «Les partenariats public-privés et la distribution de l’eau», Le Cercle Les Échos : http://lecercle.lesechos.fr/economie-societe/politique-eco-conjoncture/territoires/221189277/partenariats-public-prives-et-distr

Production et régularisation des services publics

«L’exemple de l’éducation populaire au Venezuela»

Federico Tarragoni nous livre un article passionnant sur les misiones vénézuéliennes, écoles acquises aux principes de l’educación popular latino américaine repensée au prisme de la «révolution bolivarienne» d’Hugo Chavez. Bien que le propos se veuille sociologique, les extraits d’entrevues et le langage utilisé restent à la portée de toutes et de tous. Hormis la forme, le texte tente de dresser un bilan objectif de cette expérience vénézuélienne, dont les particularités sont une reconnaissance par l’État et un financement public. Malgré cela, le bilan est mitigé. Federico Tarragoni remarque le système des misiones se mue en système parallèle, complémentaire mais devenant concurrent, à celui de l’éducation nationale. Ceci n’est pas sans créer de réelles difficultés. D’une part, il polarise davantage la société vénézuélienne, opposant artificiellement peuple révolutionnaire des misiones à bourgeoisie «réactionnaire» du système d’éducation nationale. D’autre part, il creuse paradoxalement les inégalités. Bien que les diplômes des misiones soient reconnus par l’État, ils permettent difficilement de trouver un travail hors du secteur solidaire. Néanmoins, le système a ses réussites, permettant – outre l’alphabétisation d’une partie conséquente de la population – l’émancipation des personnes qui y participent. Ainsi, la misión favorise la création d’un cercle qui dépasse celui, ténu, des voisins et de la famille. De même, elle favorise un échange de connaissances, mais également – le citoyen devenant élève – elle suspend, voire annihile, certaines pesanteurs sociales.

Tarragoni Federico, 2013, «L’éducation populaire comme art du possible ? L’émancipation intellectuelle dans les misiones vénézuéliennes», Tracés. Revue de sciences humaines : http://www.cairn.info/revue-traces-2013-2-page-147.htm

Prestation des services publics

«Assistance publique ou intrusion publique ?»

Au-delà même du l’analyste passionnante du programme FORJAD (Formation pour jeunes adultes en difficulté), lancé en 2006 par le canton de Vaud en Suisse, Jean-Michel Bovin et ses co-auteures nous offrent une réflexion sur l’assistance publique. «La relation d’assistance s’organise sur un mode contractuel qui exacerbe la responsabilité individuelle des destinataires de ces politiques et conditionne l’accès aux prestations sociales», notent les auteurs. Sur cette remarque inaugurale, ces derniers s’interrogent sur ce contractualisme qui change, à la fois, la nature des politiques publiques et les habitudes de leurs prestataires et de leurs usagers. En introduisant des obligations réciproques, elles conduisent l’usager à se comporter en client. De même, les professionnels de l’insertion deviennent de plus en plus des évaluateurs, des «garants du réalisme», qui jugent sur des critères dépassant de loin le seul cadre professionnel. Les auteurs de l’article vont analyser avec pertinence cette nouvelle figure qu’est celle du coach, dont la fonction est à la fois d’aider et de contrôler l’usager. L’action sociale devient donc de plus en plus intrusive. Aussi, les auteurs s’interrogent : le programme FORJAD est-il destiné à accroître l’autonomie individuelle ou, au contraire, adapter ce jeune public aux demandes des employeurs ? Vraisemblablement, ce serait davantage le cas de la seconde option.

Bonvin Jean-Michel, Dif-Pradalier Maël, Rosenstein Emilie, 2013, «Politiques d’activation des jeunes modalités d’accompagnement. Le cas du programme FORJAD en Suisse» Lien social et Politiques : http://www.erudit.org/revue/lsp/2013/v/n70/1021153ar.html?vue=resume

UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 14 octobre 2010