Centre d'analyse MCD
Chaire MCD

Volume 2, numéro 8, décembre 2013

POLITIQUE ET DÉMOCRATIE

Participation citoyenne

«La participation citoyenne en trompe-l’œil»

Pour avoir suivi le colloque sur la délibération publique organisé par l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) et le Collectif pour le renouvellement de la social-démocratie, Jacques Fournier nous fait part de ses réflexions sur la participation citoyenne. L’auteur estime que la participation citoyenne, la délibération publique et la recherche du consensus animent la social-démocratie. Or, en observant les agissements du gouvernement, Jacques Fournier conçoit que les «mécanismes de la participation citoyenne sont parfois piégés». Alors que la social-démocratie dans les pays scandinaves applique la règle du gagnant-gagnant où l’employeur peut se montrer plus exigeant contre une amélioration du cadre de vie de ses employés, le gouvernement du Québec reproduit le modèle néolibéral. Aussi, les consultations publiques sur les services ressemblent davantage à des opérations marketing. Jacques Fournier argue que les gouvernements recourent à cela pour «faire semblant d’être largement à l’écoute alors qu’ils veulent essentiellement et uniquement augmenter la productivité de leurs services». Ce serait donc un simple retour à la règle du gagnant-perdant que l’auteur dénonce, la participation citoyenne en trompe-l’œil.

Fournier Jacques, 2014, «La social-démocratie confrontée aux écueils de la participation citoyenne», L’Aut’ Journal : http://lautjournal.info/default.aspx?page=3&NewsId=5044

Action politique, partis, idées novatrices

«Une autre communication pour une autre politique»

Dans cette recension, Patrice Carré revient sur l’œuvre de Manuel Castells, dont le dernier ouvrage vient de paraître aux éditions de la Maison des sciences de l’homme sous le titre Communication et pouvoir. La thèse centrale du livre repose sur les changements relatifs au politique, par le biais de ce que Manuel Castells dénomme l’«auto-communication de masse». Pour reprendre la définition qui en est donnée dans cette recension, il s’agit de «la possibilité pour chacune et chacun d’entre nous, via les technologies de l’information et de la communication, de se faire non seulement écho à l’immédiateté et de la partager à l’infini, mais, au-delà, d’intervenir comme sujet commettant et agissant par ses prises de positions et son engagement». Mais à cette auto-communication de masse, perdure les médias traditionnels qui imposent une information-divertissement. Ainsi, en cherchant à construire l’opinion publique, le message politique devient avant tout médiatique, plaçant l’émotionnel au cœur de la décision politique. Or, l’auto-communication de masse mobilise des réseaux qui échappent au pouvoir politique et aux médias traditionnels, contestant ces deux formes «classiques». Pour Manuel Castells, ce qui se joue avec les mouvements sociaux qui naissent depuis internet est relatif à changement majeur, aussi bien culturel que politique.

Carré Patrice, 2014, «Le pouvoir de la communication», Nonfiction : http://www.nonfiction.fr/article-6879-le_pouvoir_de_la_communication.htm

DROITS ET JUSTICE SOCIALE

Redistribution et protection sociale

«Prévenir plutôt que guérir, ou le rôle d’une sécurité sociale proactive»

L’Association internationale de la sécurité sociale (AISS) vient de publier son rapport pour les années 2011 à 2013. Se félicitant d’une extension de la couverture maladie dans les pays développés et dans les pays émergents, et ce malgré la crise économique et plusieurs risques sanitaires majeurs, ce rapport se veut plutôt positif. Bien qu’elle souligne les efforts entrepris, l’AISS est aussi force de propositions et met en relief les manquements relatifs de certains pays en matière de sécurité sociale. Avant d’émettre une critique, l’AISS constate que les mesures proactives et préventives des différents modèles de sécurité sociales et dans les différentes régions du monde se rejoignent plutôt bien lorsqu’il s’agit de prévention et de résorption des risques sanitaires majeurs. Ce qui est un point plutôt positif lorsqu’une pandémie survient. Toutefois, l’association note : «plusieurs [sécurités sociales] néces­sitent une certaine coordination interinstitutionnelle, ainsi que l’intervention d’organismes non publics et des employeurs» Apparaît en filigrane dans cette phrase, comme à bon nombre d’endroits dans le rapport, la nécessité de lier la sécurité sociale aux aides sociales, mais également que le secteur privé (notamment l’industrie pharmaceutique) se remémore son rôle social.

Association internationale de la sécurité sociale, 2013, «Sécurité sociale dynamique : un engagement global pour l’excellence. Rapport global 2013», Association internationale de la sécurité sociale : http://www.issa.int/details?uuid=7da1f24c-9287-44fe-adb2-7400d5b9e446

Reconnaissance et affirmation des droits

«Identité : une saine controverse»

Christian Lazzeri explore et détaille dans cet article la plupart des thèses relatives à la thématique de l’identité. Si ces trentaines pages sont écrites avec un style des plus académiques, susceptible de rebuter certaines lectrices et certains lecteurs, elles présentent la qualité intrinsèque d’introduire la question de l’appartenance sans exclure des disciplines et des paradigmes. Christian Lazzeri réalise donc une cartographie de la problématique. Cette exhaustivité permet de mieux saisir certaines revendications présentées par des minorités. Mais au-delà des revendications en soi, pourquoi les individus s’entendent-ils appartenir à un ou à des groupes ? Entre des intérêts bien compris et un partage de traits communs – culturels, linguistiques, nationaux, religieux, sexuels, etc. –, Christian Lazzeri cherche à faire le tri pour proposer un «processus d’identification». Cette tentative va à l’encontre de chercheurs en philosophie et en sciences sociales qui ont décrété que la notion d’identité relève d’un «caractère magique», c’est-à-dire qu’elle n’a aucune existence concrète. Ça serait là supposer que les luttes pour la reconnaissance, que l’affirmation des droits – tels que ceux défendus par les minorités culturelles ou sexuelles – n’ont aucune pertinence. Bien que Christian Lazzeri reste muet sur ce point, il contribue par cet article à réanimer une saine controverse théorique.

Lazzeri Christian, 2013, «Identité et appartenance sociale», Tracés. Revue de sciences humaines : http://www.cairn.info/revue-traces-2013-3-page-73.htm

ÉCONOMIE ET TRAVAIL

Politiques économiques

«La gouvernance mondiale tiraillée entre son aspect formel et son aspect informel»

La directrice générale adjointe du Fonds monétaire internationale (FMI) nous livre son analyse de la gestion des crises économiques par les acteurs de la gouvernance mondiale, et plus spécifiquement par le FMI. Elle part du constat d’une intensification de la mondialisation économique et financière, liée à un déplacement de l’économie vers les pays émergents. Ces interconnections croissantes entraînent une «relation symbiotique entre les crises et l’évolution de la gouvernance». Aussi, et malgré des aspects dramatiques, la crise de 2008 aura permis de renforcer la gouvernance mondiale sur trois catégories : la coordination des politiques macroéconomiques, la réforme de la réglementation financière internationale et le renforcement des systèmes de sécurité régionaux et mondiaux. Toutefois, Nemat Shafik reconnaît que le bilan est en demi-teinte. Faisant la distinction entre coordination «formelle» (par la voie de traités internationaux contraignants) et «informelle» (par le biais de discussions multipartites sans accords sur les résultats), elle aimerait croire que le FMI, lequel appartient à l’ordre de la coordination formelle, puisse adapter sa structure lourde – inapte à répondre à l’immédiate conjoncture – grâce à une coordination davantage informelle. Il faudrait pour ce faire, rappelle la directrice générale adjointe, que certains pays acceptent la diminution de leurs quotes-parts et du nombre de voix dont ils disposent aux assemblées.

Shafik Nemat, 2013, «une gouvernance intelligente : des solutions pour l’économie mondiale aujourd’hui»,FMI : http://www.imf.org/external/french/np/speeches/2013/120513f.htm

Organisation du travail

«Le bénévolat au profit de l’emploi ?»

Est-ce qu’une expérience bénévole contribue à faciliter l’accès à l’emploi ? Telle est la question posée par un collectif de chercheurs français qui, relevant l’«énigme» économique que constitue le bénévolat, s’est demandé si cette activité prônée par les employeurs constitue un  véritable atout au moment d’obtenir un emploi rémunéré. Plutôt que de proposer une énième théorie sur la question, c’est une étude empirique de grande ampleur qui a été réalisée par les chercheurs. Utilisant des curriculum vitae fictifs, 7553 candidatures ont été envoyées en réponse à 581 offres d’emploi dans les secteurs de l’information et de la banque. Par cette méthode dite du «testing», les auteurs relèvent une tendance : le bénévolat  ne valorise pas les parcours professionnels dans les secteurs «testés». Toutefois, les auteurs conviennent des lacunes de leur étude et nuancent ses conclusions. En effet, certains secteurs – comme le travail social – fait du bénévolat une variable essentielle. De même, une étude qualitative menée en 2011 tend à démontrer qu’une expérience bénévole substantielle peut être considérée par l’employeur comme un savoir-faire transférable au plan professionnel. Finalement, la seule chose que démontre cette étude sans l’ombre d’un doute réside dans l’absence de discrimination faite entre une expérience dans une association à forte notoriété et une expérience dans une association davantage confidentielle.

Bougard Jonathan et al., 2014, «Bénévolat et accès à l’emploi. Les enseignements d’une expérience contrôlées», Revue économique : http://www.cairn.info/revue-economique-2014-1-page-47.htm

Développement durable

«Le gaz de schiste : une mauvaise industrie pour le Nouveau-Brunswick»

Dans cette tribune pour l’IRIS, Juliette Colinas met en doute l’opportunité économique que représente l’extraction du gaz de schiste au Nouveau-Brunswick. Si on en suit l’expérience étatsunienne, comme le met en relief l’auteure, «la réalité de l’industrie du gaz de schiste est beaucoup plus décevante que celle prétendue par les industries». Le rapport de la Multi-State Shale Research Collaborativ relate que ce sont dix fois moins d’emplois qui ont été créés que ceux annoncés par les compagnies qui exploitent les puits. De même, le rapport révèle que les revenus de cette industrie sont largement tronqués. Par ailleurs, et tant que la méthode d’exploitation sera celle de la fracturation hydraulique, les risques écologiques resteront trop grands pour qu’un quelconque coût généré soit au bénéfice de la collectivité. Malgré toutes ces incertitudes et les mensonges éhontés de l’industrie, le premier ministre du Nouveau-Brunswick a autorité l’extraction du gaz de schiste en prétextant l’argument économique. Juliette Colinas s’interroge alors s’il n’y aurait pas d’industrie plus rentable, plus fiable et au coût écologique neutre plutôt que le gaz de schiste. Elle estime alors qu’investir dans les énergies renouvelables ou développer d’un système public de transport en commun qui fait défaut dans la province génèrerait plus d’emplois.

Colinas Juliette, 2014, «Gaz de schiste : d’autres alternatives de développement économique peuvent être envisagées», IRIS : http://www.iris-recherche.qc.ca/blogue/gaz-de-schiste-dautres-alternatives-de-developpement-economique-peuvent-etre-envisagees

SERVICES PUBLICS : ORGANISATION ET PRESTATION

Périmètre des services publics (public/privé)

«Le défi des transports collectifs»

Jose Luis Irigoyen et Holger Dalkmann sont les auteurs de cette tribune pour la Banque mondiale. À l’occasion d’un colloque international sur le développement des transports collectifs qui se tenait à Washington, ils reviennent sur les enjeux du secteur. Dépassant le seul service public, ceux-ci favorisent l’accessibilité des individus à l’emploi, à la formation et à la consommation. De la sorte, ils entraînent une croissance nette de l’activité. Or, les auteurs remarquent que leur vétusté peut entraîner inversement un ralentissement de la croissance, des problèmes écologiques majeures, voire même des crises sociales. C’est pourquoi, Jose Luis Irigoyen et Holger Dalkmann relatent une initiative dont la Banque mondiale est co-organisatrice avec le réseau EMBARQ — un programme du World Resources Institute – visant à développer un partenariat entre les villes et les entreprises pour accroître l’efficience des transports collectifs. Sachant que les 25 plus grande métropoles mondiales produisent quelques 50% du PIB à l’échelle du globe, cette mesure semble pourvue de bon sens. Les auteurs insistent que, pour qu’elle soit conduite à bien,  ce programme doit «prendre des initiatives concertées et transversales», mettant en parallèle possibilités technologiques, financements croisés et le défi écologique.

Irigoyen Jose Luis, Dalkmann Holger, 2014, «Repenser les transports pour des villes plus sûres et plus équitables», Banque mondiale : http://blogs.worldbank.org/voices/fr/repenser-les-transports-pour-des-villes-plus-sures-et-plus-equitables

Production et régularisation des services publics

«La culture au service de l’économie»

Il est rare que dans la veille de la social-démocratie un rapport gouvernemental y soit résumé, toutefois celui publié pour le compte du Ministère de la culture et de la communication présente un vif intérêt quant à la production des services publics. Dirigé par Serge Kancel de l’Inspection des affaires culturelles, il donne un panorama de la culture en France et de son incidence économique. La République française investit massivement dans le domaine de la culture, représentant quelques 13.9 millards d’euros en 2012, auxquels il faut rajouter les 7,6 milliards d’euros des collectivités. L’intervention publique est particulièrement structurante car cantonnée à deux secteurs : l’accès à la culture et l’audiovisuel. Toutefois, le rapport fait remarquer que les secteurs culturels qui génèrent le plus de valeur-ajoutée (jeu vidéo, cinéma et mode) ont une contribution inégale des pouvoirs publics. Plus précisément, le secteur public de la culture vise les finalités communes telles que la création de structures et l’exportation de produits culturels. Si cette politique bénéficie beaucoup au jeu vidéo et à la mode dont les chiffres d’affaires vivent de l’exportation, c’est bien moins le cas pour le cinéma. Le rapport recommande alors que les pouvoirs publics créent une corrélation entre le développement des structures culturelles et le développement à long terme d’un territoire.

Kancel Serge, Itty Jérôme, Weill Morgane, Durieux Bruno, 2013, « L’apport de la culture à l’économie en France», Ministère de la culture et de la communication : http://www.culturecommunication.gouv.fr/Actualites/Missions-et-rapports/L-apport-de-la-culture-a-l-economie-en-France-rapport

Prestation des services publics

«La justice sociale commence dès la petite-enfance»

Pour le laboratoire d’idée Terra Nova, un groupe de travail présidé par Olivier Noblecourt a étudié l’inégalité dès la petite-enfance, c’est-à-dire avant la première année de primaire. Reprenant des travaux entrepris sur cette population très jeune dans le contexte étatsunien, les membres du groupe dressent un constat édifiant, démontrant que les enfants nés dans un milieu pauvre, qui ne bénéficient guère d’une place en crèche ou en éducation préscolaire, ont un développement cognitif et linguistique moindre comparé aux enfants issus d’un milieu favorisé. Par ailleurs, les travaux menés aux États-Unis démontrent que les enfants placés dans un programme préscolaire ont 36% de chance de faire des études universitaires, contre seulement 14% pour ceux qui n’en bénéficient pas. Toutefois, en France, ce ne sont que 8% des enfants pauvres qui trouvent une place en crèche contre 20% des enfants riches. Ce manque patent de justice sociale amène le groupe de travail à faire plusieurs recommandations. Premièrement, il importe de généraliser les crèches et l’enseignement préscolaire. Inspiré par la courbe d’Heckerman (prix Nobel d’économie), le groupe de travail affirme que l’éducation préscolaire est le système d’enseignement qui génère le meilleur ratio coût-bénéfice, et donc représente l’institution la moins dispendieuse pour le contribuable. Deuxièmement, le groupe de travail recommande que la politique familiale ait un objectif d’égalité des chances.

Noblecourt Olivier et al., 2013, «La lutte contre les inégalités commence dans les crèches», Terra Nova : http://www.tnova.fr/note/la-lutte-contre-les-galit-s-commence-dans-les-cr-ches

UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 14 octobre 2010