Centre d'analyse MCD
Chaire MCD

Volume 2, numéro 4, avril 2013

POLITIQUE ET DÉMOCRATIE

Participation citoyenne

«La citoyenneté contestataire plutôt que la démocratie délibérative»

Julien Roussin nous livre une recension du dernier ouvrage de Philip Pettit : On the People’s Terms. A Republican Theory and Model of Democracy, qui fait suite à Républicanisme. Répondant à ses critiques, le philosophe affirme que l’engagement actif d’une «citoyenneté contestataire» est bénéfique à la république et à la démocratie par répercussions. Philip Pettit conçoit que seul un régime de «contrôle populaire du gouvernement» garantit la promotion de la liberté comme non-domination, notion centrale dans sa théorie que Julien Roussin résume dans la première partie de la recension. Ainsi, si l’État est un «mandataire», il appartient au peuple de le contrôler. Pettit imagine un contrôle «individualisé», donnant aux membres de la minorité électorale la possibilité de contester les décisions de la majorité par le biais de canaux de consultations et de recours favorisés par des institutions indépendantes. Elles-mêmes soumises à des «pressions contestataires» pour éviter qu'elles ne rendent des avis jugés partisans ou intéressés, le contrôle populaire en devient «efficace» s’il peut remettre entièrement ou partiellement en cause les décisions. Pour autant, Pettit n’abonde pas dans le paradigme de la démocratie participative, concevant que la participation collective n’est pas une fin en soi, mais un moyen en vue de la liberté comme non-domination.

Roussin Julien, 2013, «La république au secours de la démocratie», La vie des idées : http://www.laviedesidees.fr/La-republique-au-secours-de-la.html

Action politique, partis, idées novatrices

«La démocratie représentative ou la «fin de l’histoire» de la gauche ?»

Fort contextuel, l’article de Jacques Julliard présente l’avantage de poser les enjeux du débat sur la nature et l’avenir de la gauche en France. Sans vouloir extraire un contexte pour le greffer dans un autre, certaines correspondances peuvent être observées avec la situation de la gauche au Québec et celle dans le reste du monde. En effet, l’auteur des Gauches françaises (Les), émet la thèse qu’il existerait quatre «familles» de gauche : libérale, jacobine, collectiviste et libertaire. À ses familles, il y additionne des «cultures» comme autant de couples antagonistes communs aux familles tels que nationalisme-internationalisme, centralisation-décentralisation, etc. Si la quasi-totalité de l’article se veut une réponse aux critiques de cette typologie, attardons-nous sur sa conclusion qui interroge l’avenir de la gauche. Sur cette question, Jacques Julliard se montre à la fois très optimiste et très pessimisme. Cette attitude ambivalente tient à un constat unique : si la gauche a réussi à imposer son «patrimoine» idéologique dans l’espace politique international, constitué  sur les idées de justice et d’égalité, elle se lie indubitablement à la démocratie représentative aujourd’hui contestée. Jacques Julliard y voit un risque pour la gauche, surtout par la faute du régime présidentiel et de la démocratie d’opinion qui contestent de plus en plus le «triptyque» : suffrage universel, partis politiques et Parlement, lequel forme la démocratie représentative.

Julliard Jacques, 2013, «Avenir de la gauche, avenir de la démocratie», Le Débat : http://www.cairn.info/revue-le-debat-2013-2-page-74.htm

DROITS ET JUSTICE SOCIALE

Redistribution et protection sociale

«Mieux penser l’éducation à la santé»

Cet article prend en considération les risques sanitaires et sociaux des jeunes Canadiens – notamment le surpoids qui atteint un enfant sur quatre, mis en parallèle avec une mauvaise nutrition et peu d’activité physique – pour interroger la meilleure façon de les éduquer à la santé. Claire Isabelle et Margot Kaszapo, à l’aide d’une étude empirique qualitative sur les représentations sociales, interrogent les préoccupations ordinaires des enfants scolarisés. Comparant la province du Nouveau-Brunswick avec celle du Québec, il ressort de cette étude deux préoccupations partagées de Fredericton à Québec : la croissance et le poids, et l’alimentation. La troisième diffère selon les provinces : les élèves du Nouveau-Brunswick étant plus sensibles à leur santé, et ceux du Québec à la forme et à l’activité physique. Fort de ces résultats et des études récentes quant aux difficultés de sensibiliser les jeunes aux problématiques de santé, les chercheuses conçoivent qu’il est important de cibler les activités qui siéent à leurs préoccupations ordinaires, permettant un apprentissage plus performant et dans lequel s’inscrivent pleinement les élèves.

IsaBelle Claire, Kaszap Margot, 2013, «Éducation à la santé : représentations sociales des préoccupations des jeunes du Canada», Santé publique : http://www.cairn.info/revue-sante-publique-2013-1-page-25.htm

Reconnaissance et affirmation des droits

«L’impérialisme des genres et des sexualités»

Alexandre Jaunait, Aurélie Le Renard et Élisabeth Marteau nous livrent un article introductif à la question des «nationalismes sexuels». Dans l’histoire du nationalisme, la qualification de l’«autre» emprunte souvent des qualificatifs sexués, tout comme le genre est amené à subir la division du travail. De sorte, le nationalisme viriliste considère la femme comme une reproductrice, tandis que les minorités culturelles sont féminisées, en cela assimilées aux minorités sexuelles. Toutefois, le nationalisme occidental a tendance à changer de discours quant aux minorités sexuelles. Dorénavant, dans la lutte hégémonique nord-sud, la reconnaissance et l’intégration des homosexuels s’opposent au prétendu «archaïsme» du sud. La déstigmatation du genre et des minorités sexuelles, qui concourt au discours de la modernité en occident, poursuit également la conception d’une homonormativité, elle-même créatrice de sa propre marginalité. Aussi, ce discours a des répercussions sur les pays du Sud. Contre une forme d’«homonationalisme» des pays du nord, les élites politiques ougandaises appellent à l’homophobie patriotique, reliée à la lutte anticoloniale. Toutefois, les auteurs insistent : il ne faut pas opposer de manière si dichotomique nord et sud, occident et orient. Il n’existe pas de bloc homogène, de même que l’intégration des homosexuels en occident n’est pas corrélative avec l’égalité pleine et entière des genres et des minorités sexuelles.

Jaunait Alexandre, Le Renard Aurélie, Marteau Élisabeth, 2013, «Nationalismes sexuels ? Reconfigurations contemporaines des sexualités et des nationalismes», Raisons politiques : http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2013-1-page-5.htm

ÉCONOMIE ET TRAVAIL

Politiques économiques

«L’égalité pour ne plus subir l’austérité»

Torben Iversen dément certaines croyances à propos de la globalisation (ou mondialisation) qu’il espère davantage en adéquation avec les préceptes socio-démocrates. Aussi, ce dernier essaie de démontrer « pourquoi la globalisation promeut l’autonomie nationale et pourquoi les politiques qui promeuvent l’égalité peuvent être activatrices de croissance». En premier lieu, il affirme que la globalisation renforce la capacité de l’État national afin d’améliorer son développement économique. Il part ainsi du constat que les investissements en dépendent d’autres, lesquels sont géographiquement enracinés. En second lieu, il entend que l’égalité peut promouvoir la compétitivité. C’est d’ailleurs là son idée centrale. Il part du constat que les pays du nord de l’Europe, à l’instar de l’Allemagne et des Pays-Bas, ont une balance commerciale excédentaire, dont le succès s’explique par une combinaison harmonieuse entre le marché du travail qui sécurise les salaires des salariés qualifiés dans les secteurs de l’exportation et le gouvernement qui investit massivement ceux-ci par l’éducation et la formation. Finalement, l’égalité passe par la protection de certains secteurs. Tout le danger est de se laisser enfermer par les intérêts particuliers qui fragmentent le marché et l’austérité qui le condamne. De sorte, l’auteur estime que les réformes structurelles doivent s’accompagner également d’une restructuration des dettes nationales.

Iversen Torben, 2013, «Combining competitiveness, growth, and solidarity», Policy network : http://www.policy-network.net/pno_detail.aspx?ID=4368&title=Combining+competitiveness%2c+growth%2c+and+solidarity

Organisation du travail

«La reconnaissance au, du et par le travail»

Le sociologue français Michel Wieviorka regrette que la réflexion sur le travail se concentre exclusivement sur le chômage, quand les évolutions sociales et technologiques appellent à repenser notre rapport à celui-ci. Dans cet article très instructif, il revient en détail sur les différentes manières de considérer le travail depuis le déclin du taylorisme dans les années 1970 à la «révolution managériale» dans les années 1980. Vivement contestée dans les années 2000, la «révolution managériale» a donné lieu à une psychologisation des problèmes du travail sous l’angle de ses méfaits. Michel Wieviorka estime que ces situations vécues doivent être conceptualisées. Il mobilise pour ce faire le concept de reconnaissance, lequel a déjà été employé dans le domaine de la philosophie politique par Charles Taylor et Axel Honneth. Toutefois, Michel Wieviorka entend une reconnaissance propre à la situation de travail. Il y distingue plusieurs types de reconnaissances, lesquels ont en commun une forte singularisation de l’employé.  Ce qui fait dire au sociologue que le management doit apprendre à personnaliser ses réponses, autant que le syndicalisme doit être capable de porter des demandes individualisées pour s’adapter aux évolutions sociales du travail.

Wieviorka Michel, 2013, «Le travail aujourd’hui. L’hypothèse de la reconnaissance», La nouvelle revue du travail : http://nrt.revues.org/687

Développement durable

«Des services publics durables ?»

Caroline Gauthier et Benoît Meyronin observent l’émergence de ce qu’ils nomment les «nouveaux services publics durables». Ceux-ci se caractérisent par leur forte préoccupation des répercussions économiques, sociales et environnementales des services sur un territoire. L’étude s’appuyant sur le cas français où la commande publique représente 10% du PIB, les services publics parviennent à inciter les entreprises dans le sens du développement durable. Mais, faut-il que les services soient, eux-mêmes, durables. Il ressort de l’étude empirique réalisée par les auteurs plusieurs éléments déroutants. En premier lieu, les missions de développement durable tendent à renforcer l’interaction des acteurs marchands et non marchands afin de promouvoir de nouvelles formes de création de valeurs qui reposent sur ces «milieux innovants». Mais, en second lieu, le revers de la médaille est l’abandon de pans entiers de l’économie publique au seul secteur privé ou public-privé, avec une forte prépondérance du second substantif. Toutefois, les auteurs concluent que les Partenariats Public-Privé (PPP) forment un cadre favorable aux  services publics durables, permettant la convergence entre performances économiques, performances sociales et performances environnementales.

Gauthier Caroline, Meyronin Benoît, 2013, «Vers une nouvelle économique des services publics durables», Management & Avenir : http://www.cairn.info/revue-management-et-avenir-2013-1-page-13.htm

SERVICES PUBLICS : ORGANISATION ET PRESTATION

Périmètre des services publics (public/privé)

«Quand l’État enrichit les banques et les cabinets de conseil»

Les Partenariats Public-Privé (PPP) ont été popularisés par le biais du Nouveau Management Public, doctrine issue du néolibéralisme qui privilégie le recours au secteur privé dans la gestion des affaires publiques. Mais à qui profitent les PPP ? Afin de répondre à cette question, Élise Penalva-Icher et d’Emmanuel Lazaga ont réalisé une étude empirique sur les réseaux de discussion et les réseaux d’affaires concourant aux PPP. Les auteurs démontrent avec brio que les assertions sur la rentabilité desdits partenariats sont plus que contestables. Elles s’attardent sur le Contrat de partenariat en France, formule qui incarne «la forme idéal typique du PPP». Cette étude révèle que le Contrat crée des réseaux d’affaires dans lesquels la banque devient omniprésente, et affaiblit derechef la place du secteur public dans les discussions. De même, et plutôt qu’un contrat unique, cette catégorie de PPP engendre une nébuleuse de petits contrats qui profitent, une fois de plus, à la banque. Évincée, la personne publique discute finalement peu avec les industriels et préfère s’entourer de consultants afin de prendre une décision jugée juste, car issue de l’expertise. Par conséquent, la structuration de ce réseau n’est pas bénéfique au contribuable, car la démultiplication des acteurs et la complexité des interactions engendrées par le PPP deviennent contre-productives.

Penalva-Icher Élise, Lazega Emmanuel. 2013, «Remplacer l’État ? Promotion et réseaux des Partenariats Public-Privé en France», La nouvelle revue du travail : http://nrt.revues.org/859

Production et régularisation des services publics

«Le logement durable : la problématique de la densification urbaine»

L’auteure de cet article prend pour exemple la politique de densification «douce» incitée par la province de l’Ontario afin de résoudre la crise du logement, et par cela même les enjeux d’urbanisme qui s’y adjoignent. La politique de densification «douce» consiste à inciter «la densité résidentielle d’un quartier, sans en modifier la densité bâtie, par le biais de la construction d’«appartements accessoires». […] cette densification s’effectue sans division parcellaire et s’appuie sur le système locatif». Créée en Ontario avec le Residents’ Rights Act de 1994, pour être abandonnée par la suite puis remise au goût du jour avec l’Affordable Housing Act de 2011, la densification «douce» permet de créer des appartements individuels dans des pavillons existants. Si cette politique est devenue l’option privilégiée pour fournir des logements abordables, elle soulève de nombreux problèmes. Aussi, Anastasia Touati remarque un paradoxe dans la démarche actuelle : si ces logements sont jugés «abordables» par les pouvoirs provinciaux, ils dépendent exclusivement de l’initiative privée qui fixe les loyers à son bon vouloir. En plus du risque de voir les «appartements accessoires» suivre la courbe du marché, l’auteure remarque que la densification «douce» pourrait se substituer au détriment de la construction de logements sociaux.

Touati Anastasia, 2013, «La densification «douce» au Canada. L’exemple des «appartements accessoires» en Ontario», Métropolitiques : http://www.metropolitiques.eu/Ladensification-douce-au-Canada.html

Prestation des services publics

«La démocratisation de la culture en trompe-l’œil»

Anne Gombault s’interroge dans cet article sur la question épineuse de la gratuité des musées, prenant le cas britannique pour exemple. Cette étude rondement menée déconstruit certaines contre-vérités du discours politique autour de ladite «gratuité» des musées, et plus spécifiquement de l’accès à la culture. Pour en résumer l’essentiel, Anne Gombault estime que la politique de la gratuité en Angleterre est avant tout une «action-prix» intégrée aux stratégies des musées. Gérés comme des entreprises culturelles, ils parviennent à obtenir les retombées économiques de cette promotion somme toute gratuite, car compensée par le denier public. C’est donc une stratégie marketing, relevant davantage des principes du New public management que d’une véritable ambition de démocratiser la culture. Qui plus est, la politique anglaise de pseudogratuité a de fortes incidences économiques et sociales. Économiquement, elle profite aux musées de premier plan, mais désavantage les petites institutions qui auraient le plus besoin du soutien public. Socialement, la gratuité n’attire pas les classes les plus défavorisées. Malgré la dimension symbolique plutôt positive de cette mesure, la gratuité seule ne saurait augmenter l’accessibilité des musées. Pour l’auteure, elle est un critère secondaire, alors que priment la construction et la réalisation du projet de visite dans l’implication des personnes afin de rompre leurs barrières psychosociologiques.

Gombault Anne, 2013, «La gratuité des musées, entre politique et marketing. Les leçons du cas britannique», Revue française de gestion : http://www.cairn.info/revue-francaise-de-gestion-2013-1-page-83.htm

 

UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 14 octobre 2010