Centre d'analyse MCD
Chaire MCD

Volume 2, numéro 3, mars 2013

Action politique, partis, idées novatrices

«L’Amérique latine, entre altermondialisme et mondialisation»

Denis Chartier et Michaël Löwy, dans cet article introductif du numéro 46 d’Écologie & politique consacrée à l’Amérique latine, récapitulent les enjeux de ce continent pris en tenailles entre la mondialisation néolibérale et les projets alternatifs. Ils partent du constat que l’Amérique latine subit un processus de primarisation, matérialisé par l’extraction massive de ses ressources naturelles et une monoculture qui mettent en péril son écosystème et ses populations. Le mouvement alternatif, à la congruence entre le mouvement écologique et le mouvement indigène, met en relief des concepts tels que les biens communs, la justice environnementale, le buen vivir ou le droit de la Terre-Mère, ayant pour conséquences politiques l’inscription de ce dernier droit dans la Constitution équatorienne. Ce mouvement opère ainsi le passage d’une vision productiviste de la modernité capitaliste occidentale vers une vision biocentrique qui tend à protéger les écosystèmes. De sorte, certains États à l’instar du Brésil, de la Bolivie ou de l’Équateur ont repris leurs capacités institutionnelles. Toutefois, et loin d’accomplir une véritable révolution, ces États restent paradoxaux. D’une part, ils répondent aux propositions alternatives, d’autre part ils persistent à mener des politiques dites «néodéveloppementaristes» sur leurs territoires, lesquels accroissent la monoculture et l’extraction brutale des ressources premières.

Chartier Denis, Löwy Michaël, 2013, «L’Amérique latine, terre de luttes socioécologiques», Écologie & politique : http://www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique-2013-1-page-13.htm

DROITS ET JUSTICE SOCIALE

Redistribution et protection sociale

«La casse de l’assurance maladie en France»

Longtemps généreuse avec les patients, la sécurité sociale française connaît depuis les 2002 un tournant néolibéral. En effet, avec un budget de 171 milliards d’euros, l’assurance-maladie aiguise les appétits du secteur privé. De sorte, le discours politique indexe les assurés sociaux, désormais seuls à supporter le «fardeau» des dépenses de santé. Parallèlement, et alors que certaines prestations ne sont plus remboursées, les assureurs proposent de plus en plus des complémentaires privées. L’«État social» de l’après-guerre laisse place à un «État sanitaire» qui investit davantage dans les agences de préventions que dans les soins effectifs. Ainsi, la sécurité sociale  répond aux préceptes du «nouveau management public» et délègue aux acteurs non-étatiques une part de ses missions. De sorte, les auteurs constatent que «la pratique des dépassements [d’honoraires] se banalise et leurs montants explosent». Autrement dit, et malgré le discours public de l’efficacité et de la responsabilité en matière de santé, l’État sanitaire coûte plus cher au patient devenu davantage un consommateur qui doit jongler entre les contrats d’assurance, les diverses structures publiques ou privées et, parfois, sa propre santé. Face à cette situation déplorable, les auteurs de l’article, respectivement professeur en médecine, politologue et chirurgien, préconisent tout bonnement une prise en charge à 100% des patients, la fin des complémentaires privées et de s’inspirer du régime d’assurance-maladie d’Alsace-Moselle, plus généreux, mieux géré et excédentaire.

Grimaldi André, Pierru Frédéric, Sedel Laurent, 2013, «D’autres pistes pour la santé publique», Le Monde diplomatique : http://www.monde-diplomatique.fr/2012/06/GRIMALDI/47859

Reconnaissance et affirmation des droits

«Couvrez ce féminisme que je ne saurais voir»

Avec le succès médiatique des Femen, le féminisme passe-t-il nécessairement par l’exhibition de la nudité ? Dans son article, Monna Chollet se montre excessivement critique sur ce nouveau féminisme dont les médias, nudité oblige, se montrent particulièrement friands. Pour l’auteure, «la réduction permanente des femmes à leur corps et à leur sexualité, la négation de leurs compétences intellectuelles, l’invisibilité sociale de celles qui sont inaptes à complaire aux regards masculins constituent des pierres d’angle du système patriarcal. Qu’un « mouvement » […] qui se prétend féministe puisse l’ignorer laisse pantois». Mais c’est davantage le sensationnisme qui accompagne et qui semble conduire toutes les actions du mouvement Femen que l’auteur condamne. Elle le qualifie de «féminisme pop», destiné aux médias. Qui plus est, les membres du mouvement – au nom d’un activisme suranné – tombent parfois dans des dérives infécondes, voire dangereuses. Le malaise est d’autant plus grand lorsqu’elles visent indifféremment une population en son ensemble, rappelant à certains égards les discours des colonisateurs quant aux mœurs des populations autochtones. Quoi que le procès soit à charge (peut-être trop ?), cet article permet toutefois d’interroger le mouvement féministe sur ses moyens de lutte dans une société du spectacle qui ne vit que pour le «buzz».

Chollet Monna, 2013, «Femen partout, féminisme nulle part», Le Monde diplomatique : http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2013-03-12-Femen

ÉCONOMIE ET TRAVAIL

Politiques économiques

«Des mesures de bon sens pour réformer la finance mondiale»

Luc Mathieu constate que, depuis le début de la crise économique, les pays d’Europe et les institutions européennes ont produit tout un arsenal législatif visant à réguler le système financier. Or, ces dispositions sont soit inefficaces, soit incomplètes. L’auteur de l’article passe ainsi en revue les différentes propositions émises concédant plus ou moins de pertinences aux unes ou aux autres. D’après son analyse, trois dispositions manquent cruellement. Tout d’abord, sans régulation du système financier parallèle qui pèse quelques 65.000 milliards, toutes les législations du monde n’endigueront pas une nouvelle crise du secteur bancaire. Ensuite, il estime que le décideur public devrait faire un audit des produits financiers. Parmi ceux-ci, il devrait tout simplement interdire ceux jugés peu utiles et dangereux économiquement. Finalement, Luc Mathieu renchérit sur les paradis fiscaux. En exigeant d’un «reporting» sur les chiffres d’affaires et sur les résultats pays par pays de toutes les entreprises multinationales, les paradis fiscaux cesseraient d’être un outil pour l’évasion fiscale, pourtant à son comble. Ce sont donc des mesures de bon sens que nous propose Luc Mathieu.

Mathieu Luc, 2013, «Quelles réformes pour le système financier ?», L’Économie politique : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2013-1-page-47.htm

Organisation du travail

«Pour un revenu inconditionnel d’existence»

Dans cet article hommage à André Gorz, Antonella Corsani tient à réhabiliter sa conception du revenu social garanti (RSG). Selon Gorz, le travail n’est pas un bien et chacun devrait pouvoir bénéficier d’un revenu confortable, inconditionnel et primaire, c’est-à-dire un revenu qui ne corresponde pas à un minimum vital, mais bien à une rémunération indépendamment de l’occupation d’un emploi qui ne se substitue pas aux allocations et autres revenus issus de la redistribution. Dans la pensée  de Gorz, il contribuerait à accélérer la transition du capitalisme industriel vers le capitalisme cognitif. En effet, l’économiste part du constat que les nouvelles technologies contribuent à produire toujours plus de valeur avec des quantités moindre de travail-emploi. Si l’auteure de l’article note que ce raisonnement est infondé, l’emploi progressant malgré les crises conjoncturelles, elle étaye également la thèse que cette progression de l’emploi s’accompagne d’une plus forte précarisation. Dans cette optique, le RSG est une bonne alternative, notamment car les structures économiques qui s’appuient sur le temps de travail cessent d’être pertinentes alors que l’économie de l’intelligence et de la création n’est pas mesurable quantitativement. S’opère un déplacement du rapport capital-travail vers le rapport capital-vie qui accentue la nécessité de changer de paradigme sur le salariat et l’organisation du travail en résultant.

Corsani Antonella, 2013, « Économie et politique du revenu inconditionnel d’existence. Hommage à André Gorz», Mouvements : http://www.cairn.info/revue-mouvements-2013-1-page-11.htm

Développement durable

«L’eau, ou la spéculation qui coule de source»

Dans son article, Frederick Kaufman s’inquiète d’une probable financiarisation de l’eau après que certains spéculateurs aient déjà investi le marché de la météorologie. L’auteur nous révèle que, de plus en plus, sous pression des institutions financières telles que le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, voire celle des pays comme l’Allemagne, le Royaume-Uni ou le Japon, l’environnement devient une ressource financière sur laquelle les investisseurs spéculent. Toutefois, ce sont près de trois milliards d’êtres humains qui, à l’horizon 2035, seront affectés par un phénomène de stress hydraulique. En parallèle, l’eau est devenue un marché rentable, de la facturation classique à l’embouteillage. De sorte, «l’indice boursier ‘eau’ est aujourd’hui recherché comme jamais», d’après Frederick Kaufman. Si de timides tentatives ont eu lieu pour monétariser l’eau, telle que la Thailand’s Securities and Exchange Commission qui a étudié la possibilité de développer des dérivés financiers indexés sur les précipitations et les barrages, il deviendrait difficile de satisfaire les besoins en eau des populations exsangues si celle-ci détenait une autre valeur que celle nécessaire à la vie.

Kaufman Frederick, 2013, «La soif d’eau de Wall Street», Les blogs du Diplo : http://blog.mondediplo.net/2013-03-08-La-soif-d-eau-de-Wall-Street

SERVICES PUBLICS : ORGANISATION ET PRESTATION

Périmètre des services publics (public/privé)

«L’État, moins bureaucratique que l’entreprise ?»

À l’aide d’une étude quantitative, les auteurs de cet article démontrent – malgré une croyance profondément ancrée – que l’administration publique peut être tout aussi, voire moins, bureaucratique que celle du secteur privé. Si l’État imite l’entreprise depuis les années 1980, s’inspirant de ses pratiques managériales, il en résulte que la bureaucratie ne s’affaiblit pas pour autant au contact du privé mais réalise son net accomplissement. En prenant une multitude de facteurs, les sociologues ont alors comparé les administrations. Parmi les résultats les plus notables, il s’avère que le travail des agents du secteur public est moins prescrit que celui de leurs homologues dans le privé. Face à règles parfois plus tatillonnes en apparence, les premiers sont davantage autonomes, plus solidaires et moins contrôlés que les derniers. À ces quelques exceptions, il ressort de cette étude que le travail dans l’administration – qu’elle soit publique ou privée – est significativement le même. Toutefois, dans les représentations des agents, seuls ceux du secteur public ont conscience d’appartenir à une bureaucratie.

Guillemot Danièle, Jeannot Gilles, 2013, «Modernisation et bureaucratie, l’administration d’État à l’aune du privé», Revue française de sociologie : http://www.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-2013-1-page-83.htm

Production et régularisation des services publics

«Face à l’insécurité sociale, l’État-providence doit réaliser un nouveau compromis»

Depuis les années 1970, la crise constante, récurrente, plonge toute une partie de la population dans une insécurité sociale inquiétante. Robert Castel s’interroge alors sur la pauvreté extrême qui touche nos sociétés. Si la propriété privée est certainement le meilleur rempart contre la pauvreté, son accession lente a débouché historiquement à ce que l’on dénomme «la société salariale». Autrement dit, «le travailleur non propriétaire est devenu propriétaire de droits qui lui donnent les conditions pour assurer son présent et maîtriser son avenir», grâce au droit à la retraite, au droit à la santé, au droit du travail, etc. De la fin du XIXe siècle jusqu’au premier choc pétrolier, l’insécurité avait pratiquement disparu en occident. Or, les crises successives – loin de le contester – vont aboutir à l’hégémonie du capitalisme financier désormais mondialisé. Avec une nouvelle manière de produire et d’échanger,  l’insécurité se développe à nouveau : les droits s’affaiblissent, les relations de travail se reconfigurent, les salaires se conjuguent avec de faibles allocations, etc. Face à cette situation, Robert Castel estime qu’il faille établir un «nouveau compromis social». Il ne tient plus qu’à l’État-providence de réaliser ses promesses.

Castel Robert, 2013, «Le retour de l’insécurité sociale», Alternatives Économiques : http://www.alternatives-economiques.fr/robert-castel--le-retour-de-l-insec_fr_art_633_63182.html

Prestation des services publics

«Des failles dans la loi sur l’enseignement supérieur»

La note du «laboratoire d’idées» Terra Nova revient sur les Assises de l’enseignement supérieur en France et du projet de loi qui s’en dégage. Elle approfondit ainsi les mesures adoptées pour une université réputée «en crise» depuis plusieurs décennies. Selon les auteurs, toute la question, dans ce pays centralisé à son paroxysme qu’est la France, est d’apprécier justement le rôle de l’État : à la fois incitateur et régulateur, tout en laissant aux acteurs académiques une autonomie certaine. Si la synthèse relève certaines avancées liées à la structuration des université, dont un effort croissant de parité, le souci du transfert technologique, le renforcement de l’attractivité internationale et l’évolution de l’agence d’évaluation en un organisme régulateur qui permet que chaque université de développer sa propre méthodologie, Terra Nova reste vigilant sur certains points qui accompagnent le projet de loi. Au premier chef,  le laboratoire d’idées milite pour une accréditation des établissements plutôt qu’une habilitation des diplômes, de même il s’inquiète sur le fait que beaucoup d’université perdent leur caractère pluridisciplinaire. Plus encore, il conçoit que la gouvernance des universités pourrait être mieux pensée. Au-lieu d’avoir un modèle unique de gouvernance du haut vers le bas permettant des dérogations pour des établissements élitaires, Terra Nova encourage une véritable autonomie universitaire.

Andler Martin, Bloch Daniel, Bruna Maria-Guiseppina, Daudet Laurent, Korolitski Jean-Pierre, Paradeise-Thoening Catherine, 2013, «Loi sur l’enseignement supérieur et la recherche : de réelles avancées et des points en suspens», Terra Nova : http://www.tnova.fr/note/loi-sur-lenseignement-sup-rieur-et-la-recherche-de-r-elles-avanc-es-et-des-points-en-suspens

 

UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 14 octobre 2010