Centre d'analyse MCD
Chaire MCD

Objectifs et axes de recherche

Les démocraties modernes se perçoivent comme purement immanentes, fondées sur le principe d’une auto-institution consciente et réflexive de la société. Résultat de la volonté libre des individus, elles ne se reconnaissent d’autre ancrage que celui, dégagé de toute contingence, de la raison universelle.

Mais dans l’histoire effective des sociétés modernes, la nation a donné à l’État démocratique un demos que sa prime théorisation ne contenait pas : l’État constitutionnel construisait l’universalité de la citoyenneté tandis que la nation lui procurait sa substance identitaire. L’État-nation a ainsi réuni en une communauté politique suffisamment vaste une pluralité d’intérêts, tout en maintenant cette communauté dans des limites suffisamment étroites pour qu’elle soit une réelle communauté de sens au sein de laquelle un groupement particulier d’humains fait sa propre histoire, « fait société ». Dans cette configuration, la société que l’on se proposait de construire et l’État-nation semblaient correspondre. C’est ce rapport de congruence que la mondialisation remet en question en menaçant de faire perdre à la démocratie son lieu effectif de réalisation, son demos.

La Chaire MCD a pour objectif de questionner l’incidence de l’évolution du monde contemporain sur la capacité des groupements humains de faire société. Il s’agit de poursuivre collectivement la réflexion sur la nature du demos dans les démocraties modernes (prises entre leur irréductible pluralité et la visée du bien commun) mais en interpellant plus directement le lien entre la démocratie et la communauté politique.

Deux axes, l’un de nature plus théorique, l’autre plus contextualisé, baliseront ce travail. Chacun d’eux se déclinant en plusieurs chantiers de recherche et les deux s’alimentant mutuellement dans ce projet de construction d’une phénoménologie de la démocratie qui ne saurait dissocier complètement théorie et histoire.

A) L’axe théorique

Chantier 1 : cosmopolitisme / nationalisme

Il s’agit ici de comprendre la place du politique dans tout projet de faire société en creusant la question du lien nécessaire, ou pas, entre la démocratie et un demos particulier. C’est là une question récurrente des travaux récents de nombreux penseurs de la démocratie, qui tendent à la trancher de deux façons diamétralement opposées. Pour les tenants de la démocratie cosmopolitique, il s’agit de se débarrasser du « nationalisme méthodologique » propre à la première modernité pour le remplacer par un « cosmopolitisme méthodologique » plus compatible, selon eux, avec la réalité de la deuxième modernité (Beck). Selon cette grille d’analyse, la démocratie n’est jamais réductible à un demos particulier puisqu’elle se joue désormais tant au niveau des instances internationales qu’à celui des regroupements internes à l’État-nation (Beck, Held). À l’autre pôle, le rôle de la nation fait un retour en force inhabituel chez des philosophes politiques d’inspiration libérale qui soulignent l’importance de l’affirmation du caractère national pour la vitalité de la démocratie (Miller, Manent) et l’humanisation des principes universels abstraits de la civilisation moderne (Gauchet). Jacques Beauchemin, pour sa part, a montré dans La société des identités (2007) comment en l’absence d’un demos les affirmations identitaires peinent à se transformer en enjeux politiques. Des jalons pour la formulation du débat cosmopolitisme/nationalisme ont été posés par Joseph-Yvon Thériault dans « Cosmopolitisme et petites sociétés » (2005) et « Los limites a la democratia cosmopolitica » (2006). Ils baliseront la poursuite de la réflexion menée dans ce premier chantier de recherche.

Chantier 2 : la régulation socio-économique dans la modernité avancée

Le chantier de recherche précédent, qui se concentre sur la permanence de la forme du politique propre à la modernité et sur les enjeux  éthiques qui lui sont associés, ne saurait faire l’économie de l’épreuve des faits. Dans cette optique, on se demandera si les formes contemporaines de la régulation (judiciarisation des rapports sociaux, régulation techno-juridique, incorporation de la citoyenneté, financiarisation du capitalisme, mondialisation en réseaux) sont compatibles avec le maintien du type de régulation propre à la démocratie moderne ou si, au contraire, elles produisent des formes nouvelles de liens sociaux qui nécessitent de repenser les modalités de la participation citoyenne et de la démocratie. Ce deuxième chantier de recherche s’inscrit directement dans la poursuite des travaux précédents de la Chaire MCD (Gilles Bourque, Jules Duchastel, Éric Pineault) qui visaient à produire une théorie du capitalisme avancé apte à rendre compte des nouvelles formes du vivre-ensemble. Mais il se concentrera tout particulièrement sur la gouvernance transnationale et sur la contre-démocratie qui y trouve un terrain idéal de déploiement dans la mesure où ses diverses pratiques visent à contester le pouvoir, toute forme de pouvoir institutionnalisé, mais en aucun cas à l’assumer dans un demos.

B) L’axe contextuel

Parce qu’elles questionnent la place du demos dans la démocratie contemporaine, les recherches menées dans le cadre de la Chaire MCD doivent pouvoir s’appuyer sur des analyses contextualisées. Elles seront menées dans trois grands chantiers.

Chantier 1 : le Québec

Premier espace privilégié de cette recherche, le Québec apparaît un laboratoire riche pour comprendre la mise en tension entre les principes universels de la démocratie et leur effectuation dans une société particulière. Il s’agit de montrer, dans le cas du Québec et à la lumière des interrogations théoriques précédentes, comment la démocratie est toujours allée de paire avec une définition substantielle du peuple. À cet égard, les réflexions menées par Joseph-Yvon Thériault sur la société québécoise (Critique de l’américanité, mémoire et démocratie au Québec, 2002) ainsi que sur l’Acadie et les communautés francophones du Canada (L’identité à l’épreuve de la modernité, 1995; Faire société, société civile et espace francophone, 2007) seront poursuivies, mais en se focalisant sur une histoire politique de la représentation démocratique au Québec. À des degrés divers l’ensemble des directeurs de recherche de la chaire ont publié sur le Québec. Ce chantier d’étude offre également l’opportunité d’ouvrir les travaux de la Chaire à l’espace public, notamment à propos des grandes questions de la démocratie et de l’identité qui y trouvent déjà largement écho.

Chantier 2 : l’approche comparative

La place du demos dans la démocratie contemporaine fera l’objet d’une étude comparative menée sur trois terrains par le titulaire, les directeurs de recherche associés à la Chaire ainsi que par des réseaux de recherche que la Chaire entend maintenir et développer.

  • L’Amérique Dans la suite des du titulaire de la Chaire sur l’américanité et la dimension substantielle du demos américain, ce chantier vise à amorcer un dialogue comparatif sur les différentes manières de faire société dans les Amériques en étendant la réflexion aux expériences latino-américaines. Ce terrain sera nourri notamment par les travaux sur la démocratie de Victor Armony et bénéficieront d’un réseau déjà constitué - que la Chaire MCD s’efforcera d’étendre et de pérenniser - avec des chercheurs latino-américains.
  • Les pays de la francophonie La réflexion comparative amorcée pour les Amériques sera étendue aux pays de la Francophonie. Il ne s’agit pas en l’occurrence d’étudier la dimension identitaire de la langue, mais bien d’utiliser le réseau de la francophonie pour amorcer une réflexion comparative sur le rapport entre dimensions procédurale (universaliste) et substantielle (demos) de la démocratie. La variété des peuples qui participent à la Francophonie ouvre un terrain riche pour un tel chantier. Joseph Yvon Thériault participe à plusieurs réseaux de recherche sur la francophonie dont le Réseau de la Francophonie du CÉRIUM
  • Les « petites sociétés » Un troisième terrain interrogera la place du demos dans la démocratie contemporaine en une démarche exploratoire qui se propose d’évaluer la portée heuristique du concept de « petite société » pour éclairer la dynamique politique de notre temps. Les petites sociétés sont des groupements humains qui ont prétention à faire société, mais en sont empêchés par la fragilité de leur insertion dans le monde. D’où la nécessité pour leurs intellectuels de veiller à pérenniser leur particularité, de travailler sur la mémoire de façon à rendre légitime leur existence. D’un point de vue général, la question que posent les petites sociétés à la démocratie moderne est de savoir s’il est possible d’advenir à la citoyenneté à partir de la particularité pour des sociétés qui se voient habituellement refuser l’épithète d’universelle ou de cosmopolitique en raison de leur petite taille et de leur statut mineur. Ce concept, usité au Québec, est un emprunt à l’Europe centrale où Milan Kundera, à la suite de Kafka (les littératures mineures), l’a utilisé pour décrire les sociétés de la Mitteleuropa. C’est d’ailleurs la rencontre d’intellectuels québécois et d’Europe centrale qui a donné vie à un groupe spécifique de recherche au sein de l’Association internationale des sociologues de langue française (AISLF, GR24, Petites sociétés et transformations du savoir). Les liens de la Chaire avec le GRIDAQ (Groupe de recherche interdisciplinaire sur la diversité au Québec), qui s’intéresse notamment à l’analyse comparative du Québec et des minorités nationales (le fédéralisme plurinational), élargiront ce questionnement à la Catalogne, l’Écosse, la Wallonie, etc.
UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 14 octobre 2010